les pionniers de l’ultra

Péguet, Ramogé 50 km 1905

Constant Ramogé et François Péguet étaient les deux meilleurs coureurs de fond de la fin du 19e siècle. Leur nom est attaché à toutes les premières éditions des grandes épreuves pédestres en France. Ils se sont fait connaître en juin 1892 en prenant les 1re et 3e places de la première épreuve sur route longue distance en France, Paris-Belfort, 496 km. Après cette première compétition, Ramogé et Péguet se sont continuellement disputés les places d’honneur.

constant ramogé

Constant Ramogé est né le 03 avril 1858 à Saint-Ouen dans le Loir et Cher. Il débuta comme employé chez un notaire à Vendôme, puis valet de chambre chez le vicomte de Brisoult à Chantilly, il est placé ensuite par celui-ci à la tête de la comptabilité de son écurie de courses. En 1892, lorsqu’il s’inscrit à Paris-Belfort, Ramogé est porteur de journaux, après sa retentissante victoire il est nommé directeur de la salle des dépêches du Vélo à Paris.

En mai 1898, il termine premier de Paris-Roubaix organisé par Théo Vienne ; 284 km en 42 h 55 min. Comme il avait six heures d’avance sur l’horaire prévu à Hénin-Liétard et que Vienne craignait un fiasco complet pour son arrivée à Roubaix, il envoya son associé Perez sur un tricycle à pétrole à la rencontre de Ramogé. Perez n’eut d’autre ressource pour ralentir la marche du futur vainqueur que de lui faire prendre un bain et de le faire raser à Seclin. De la sorte, Ramogé atteignit Roubaix et le Parc Barbieux à une heure honnête et la recette fut sauvée.

Théodore Vienne est également le créateur de la course cycliste Paris-Roubaix en 1896.

françois péguet

François Péguet est né le 15 février 1859 à Melay en Saône-et-Loire. Après avoir exercé le métier de boucher, il monte à Paris et devient cocher au service du comte Nicolas Potocki, dont l’épouse Emmanuela Potocka, a été l’une des premières parisiennes adeptes du footing. En effet, le mot footing est apparu dans la presse française pour la première fois en mai 1883, le journal Gil Blas écrivait : «…la comtesse Potocka, la reine des marcheuses, sa canne-sceptre à la main, est une adepte de l’exercice pédestre : du footing…»

3e de Paris-Belfort, François Péguet connut son heure de gloire en remportant la course Bordeaux-Paris en octobre 1903. Il mit 4 jours 18 h 42 min 30 s pour parcourir les 600 km. A la suite de cette première place, il déclarait aux journalistes : « Après ma victoire, j’ai reçu une offre pour aller courir en Amérique, mais je n’irai que si on y met le prix, je tiens à ma place de cocher, car j’ai un excellent patron »

En fait il restera en France et l’année suivante en 1904, il terminera 2e de Toulouse-Paris, 737 km, la plus longue course à pied en ligne avant la Mil’Kil de 2008.

500 km le 16 août 1894 :

Organisé par L’Éclair, Ramogé et Péguet s’affrontent sur une distance de 500 km au Vélo-Plage du jardin athlétique des Ternes à Neuilly.

Le Vélo-Plage était un vélodrome miniature situé au 2 boulevard Victor Hugo, près de la Porte des Ternes. Il a été inauguré officiellement début juillet 1894. Pour cette compétition, le Vélo-Plage était éclairé à giorno la nuit, et un orchestre de quarante musiciens assurait l’ambiance.

L’enjeu était de 5000 francs.

Malgré la pluie et le vent, Constant Ramogé fait la course en tête, il parcourt 184,800 km en 24 heures contre 153 km pour Péguet. Cette marque de Ramogé est le nouveau record du monde, le précédent record était de 172,333 km.

A la 27e heure, Ramogé : 199,800 km et Péguet 174,200 km. A la 33e heure, Ramogé 239,600 km, Péguet 198,600 km.

A la 48e heure Ramogé affiche 303,800 km et Péguet 290,400 km, qui remonte petit à petit sur son adversaire.

A la 60e heure Ramogé est de peu en tête avec 364,600 km et Péguet 363,300 km, mais victime d’un problème musculaire il laisse filer Péguet : « Une vive douleur dans la cuisse par suite de la rupture de quelques fibres. Les médecins lui placèrent la jambe dans un appareil et il dut prendre un repos de six heures. »

François Péguet gagnera en 3 jours 12 heures 03 min 25 s, Constant Ramogé arrêtera au même moment ayant parcouru 470,400 km.

« Le vainqueur a terminé la course au pas de gymnastique. Péguet n’a pas voulu suivre le régime auquel les coureurs se soumettent généralement ; il a mangé toutes sortes de viandes, du saucisson, de la salade, bu du vin, du cognac, du champagne, tandis que Ramogé ne prenait que du poulet froid, du raisin et du bouillon. Péguet a perdu, pendant cette épreuve, dix livres de son poids et il a perdu deux centimètres de sa taille » Le Gaulois

500 km le 14 juillet 1895 :

Un an plus tard, la revanche est organisée sur la piste du vélodrome Clignancourt construit récemment, les coureurs utiliseront une piste intérieure en herbe de 200 m.

Le départ prévu à 8 heures est retardé à cause de la pluie, il sera donné à 10 heures. Constant Ramogé et François Péguet effectuent la 1re heure ensemble : 7,740 km, mais ensuite Ramogé prend la tête pour ne plus la quitter, il a 3 km d’avance à la 3e heure sur son rival. A la 48e heure Ramogé affiche 270,710 km et Péguet 229,510 km.

Constant Ramogé gagnera cette course en 4 jours, 02 h, 28 min, 14 s. Péguet dans le même temps aura parcouru 436,080 km.

Ce temps de 98 heures de Ramogé est supérieur de 14 heures au chrono de Péguet de 1894.

50 km le 31 décembre 1905 :

Dix ans ont passé, Ramogé et Péguet sont âgés de 46 ans, l’antagonisme entre les deux coureurs n’est plus le même, en cette fin d’année ils décident de s’affronter sur une distance nettement plus courte : 50 km sur route.

Si Péguet brille encore sur les longues distances ; Bordeaux-Paris 1903 et Toulouse-Paris 1904, Ramogé a un peu disparu de la circulation depuis les 24 heures de Neuilly 1902 où il termina 2e avec 180 km, il paraît confiant mais ne cache pas qu’il aura fort à faire.

La course :

Le match Ramogé-Péguet sur 50 km se déroule sur le parcours Paris-Versailles-St Cyr et retour.

Le départ prévu à 9 heures est donné avec quelques minutes de retard du Grand-Palais, malgré le froid très vif (- 4°), un grand nombre de cyclistes arrivés par groupes battent la semelle sur l’avenue Nicolas, devant le Palais des Champs-Élysées ; ce sont des entraîneurs, des professionnels et des membres de plusieurs sociétés sportives qui ont projeté de suivre les coureurs. Les journalistes sportifs sont aussi venus en nombre : Marse du Sporting Life de Londres, Hédout Le Matin, Royer la Vie au Grand Air , Létendal l’Intransigeant, Albert Lévéillé L’Auto etc…

Peu avant 9 heures, Ramogé arrive à pied par l’avenue des Champs-Élysées, il vient de terminer son service au New-York Herald. On court à sa rencontre, on le questionne, on le presse et c’est à grand’peine qu’il parvient à se frayer un passage à travers la foule.

Comme l’heure avance on distribue des brassards aux contrôleurs et entraîneurs, et à peine cette opération est-elle terminée qu’un fiacre taximètre s’arrête devant le Grand-Palais.

La portière s’ouvre et Péguet saute à terre. A une très vive allure, il parcourt plusieurs centaines de mètres pour se dérouiller les jambes, puis il vient serrer la main de son adversaire, avec lequel il cause quelques instants.

Le starter, Hippolyte Gonnet, 2e de Paris-Belfort, interrompt bientôt cette conversation et les deux rois de la course à pied se préparent au départ.

Ramogé enlève la veste de cuir qui le protégeait du froid : son costume de course se compose d’un maillot grenat, d’une culotte de cycliste serrée aux genoux et de bas écossais.

Péguet a un maillot noir, sur lequel sont brodées ses initiales, une culotte de coureur à pied, courte et flottante. Il est tête nue. Les deux compétiteurs viennent se placer à côté du starter et du chronométreur Albert Charbonnel, vainqueur du marathon Tour de Paris 1903, un coup de pistolet retentit, et aux acclamations de la foule, Ramogé et Péguet partent à une allure des plus rapides.

Il est 9h20 et bientôt les deux coureurs, leurs entraîneurs et les curieux qui les suivent se perdent dans le léger brouillard qui s’étend sur les Champs-Élysées et l’avenue de la Grande Armée. Le peloton escortant les deux coureurs grossit à vue d’oeil et c’est près de trois cents cyclistes qui les accompagnent.

Le Bois de Boulogne ; les deux coureurs progressent de concert. La côte de Suresnes ; Péguet à froid et réclame un café chaud, Ramogé en profite et prend 50 m puis 100 m à son adversaire.

Ramogé court sur le trottoir car le milieu de la route est gelé et le sol très dur, Péguet reste sur la route, il est accompagné de Léonce Dechartre (vainqueur de Toulouse-Paris 1904) et de Marius Bacilieri (vainqueur de Le Havre-Paris 1904).

Ville-d’Avray, les bois de Fausses-Reposes; Ramogé maintient son avance, Péguet reprend du café et du bouillon chez le père Auto, ce qui lui fait perdre encore du terrain. La côte de Picardie est montée à belle allure et Péguet se trouve à ce moment à 200 m de son adversaire. Ramogé passe sur la place d’Armes à Versailles à 11h30, Péguet est à 250 mètres environ.

Entre Versailles et Saint-Cyr, François Péguet accélère son allure, en haut de la côte de Saint-Cyr, il n’a plus que 25 mètres de retard sur Ramogé qui passe au « virage » à midi 17 min 45 s, les 24 km ont été couverts en 2 h 47 min 45 s, soit à une moyenne de 8,600 km/h. Péguet passe 1 minute après, mais cet effort l’a fatigué, il se repose cinq minutes, il absorbe un bouillon et se fait masser, tandis que Ramogé poursuit sa route.

Au retour, Ramogé passe la grille de l’Orangerie à Versailles à 12h44, Péguet à 12h49. Ramogé plaisante avec ses accompagnateurs : « J’arriverai assez tôt dit-il, pour vendre La Presse et La Liberté, ce soir ». Mais Péguet accélère l’allure, c’est du bon 9 km/h, il rattrappe presque tout son retard, il franchit la Porte-Maillot moins de 250 m derrière Ramogé.

L’arrivée est fixée au Vélodrome d’Hiver de la Galerie des Machines. Les avenues Marceau et Bosquet sont rapidement franchies, Péguet accélère encore, une centaine de curieux les attendent au coin de l’avenue de La Bourdonnais où les entraîneurs à bicyclette doivent se retirer.

Le chronométreur prend les temps à l’entrée du Vélodrome d’Hiver, c’est Constant Ramogé qui franchit le premier l’entrée du quatier des coureurs en 5 h 53 min 58 s 2/5, François Péguet 200 m derrière en 5 h 55 min 05 s 4/5.

Les deux coureurs terminent en effectuant les trois tours de piste réglementaires, vivement applaudis par les spectateurs.

Ramogé, enchanté par sa victoire est félicité par un groupe d’amis. Péguet est satisfait aussi :

« Eh bien ! Nous dit-il, on a montré aux jeunes ce que nous étions encore capables de faire, nous les vieux, les hommes de Paris-Belfort. Mais quel temps ! J’ai horriblement souffert du froid. Tout à l’heure, en entrant au vélodrome j’étais gelé ; je commence seulement à me remettre. Enfin je suis content tout de même. »

Péguet à bien vite allumé une cigarette, a quitté ses amis et rentré chez lui.  La Presse

péguet françois

François Péguet :

1892 :

– 3e de Paris-Belfort 496 km en 106 h 46 min

1894 :

– 1er de Paris-Le Havre-Paris 444 km en 77 h 02 min

– 500 km en 84 h 03 min 25 s (Vélo-Plage)

1895 :

– 436,080 km en 98 h 28 min 14 s (Vélodrome Clignancourt)

1897 :

– 225,958 km en 36 heures (Vélodrome Clignancourt)

1898 :

– 2e de Paris-Roubaix 284 km en 45 h 00 min

1899 :

– 3e de Paris-Trouville 175 km (temps inconnu)

1903 :

– 1er de Bordeaux-Paris 600 km en 114 h 42 min 20 s

1904 :

– 2e de Toulouse-Paris 737 km en 149 h 00 min

1905 :

– 2e des 50 km de Paris en 5 h 56 min 05 s

péguet et ramogé 007

Constant Ramogé :

1892 :

– 1er de Paris-Belfort 496 km en 100 h 05 min

1894 :

– 2e de Paris-Le Havre-Paris 444 km en 79 h 30 min

– 470,400 km en 84 h 03 min 25 s (Vélo-Plage)

1895 :

– 500 km en 98 h 28 min 14 s (Vélodrome Clignancourt)

1898 :

– 1er de Paris-Roubaix 284 km en 42 h 55 min

1899 :

– 2e de Paris-Roubaix 284 km (temps inconnu)

1902 :

– 2e des 24 heures de Neuilly, 180 km , (vélodrome Buffalo)

1905 :

– 1er des 50 km de Paris en 5 h 53 min 58 s

Constant Ramogé est décédé en 1936 dans sa propriété de Saint-Ouen près de Vendôme à l’âge de 78ans.

Thierry Lefeuvre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*